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Sar-Lor-Lux : un espace commun espérantiste


On entend parfois parler de l'Espéranto dans les médias. Généralement il s'agit de discuter dans l'abstrait si l'Espéranto peut convenir comme langue internationale; s'il n'est pas dépassé; si une autre langue n'a pas déjà pris sa place pour toujours. Ces débats sont très souvent péremptoires, c'est-à-dire qu'il est rare d'y voir figurer des espérantistes: des gens qui parlent, pratiquent, utilisent cette langue surnommée "Espéranto". Quand un espérantiste intervient, c'est presque toujours pour rétorquer, pour défendre son idéal, pour SE défendre. Dès lors on néglige de voir le plus important: c'est qu'il existe, lui, l'espérantophone. Porteur d'une vérité toute simple à dire: qu'il parle, pense, lit, voire écrit en Espéranto. Et qu'il n'est pas seul.

Communauté linguistique

Le monde espérantiste fonctionne sur le mode de la communauté. Celle-ci est plus ou moins institutionnalisée; plutôt moins: car ses membres ont toujours eu de fortes tendances libertaires! Pour donner une idée de la consistance de cette communauté, notre vaste région interfrontalière est un modèle adéquat. En Sar-Lor-Lux, qui sont les espérantistes? Combien sont-ils? Quelques centaines. Où sont-ils? En ville, à la campagne, à Saarbrücken, Metz, Luxembourg, Thionville, dans leur village, etc. Celui qui sait l'Espéranto, le parle, le lit... est ipso facto espérantiste. Aucune habilitation officielle ni carte de membre n'est nécessaire. Qu'on ait appris la langue avec Assimil, une méthode scolaire, ou des cours par correspondance, cela importe peu. On peut aussitôt participer aux activités.

Que font les espérantistes? Où se rencontrent-ils? Les Sarrois sont sans doute les mieux organisés: la Ligue Sarroise pour l'Espéranto (SEL) affiche 120 membres actifs. Ceux-ci se réunissent chaque semaine pour bavarder, pratiquer la langue... Mais SEL est surtout célèbre en Europe pour ses week-ends culturels, organisés deux fois l'an à Homburg/Saar. Ces rencontres régulières attirent pour deux ou trois jours une centaine de personnes, venant de 5 ou 6, voire 8 ou 9 pays différents. Ils viennent pour débuter, pour progresser, étudier la littérature, ou pour écouter le conférencier invité. En effet, depuis 22 ans, SEL fait venir, pour 6 heures de séminaire, les auteurs, les orateurs et les critiques les plus importants du mouvement espérantiste: Gaston Waringhien, français, professeur de lettres, l'auteur du PIV (le Petit Larousse de l'Espéranto); Ivo Lapenna, britannique d'origine croate, avocat, qui a obtenu que l'Association Universelle d'Espéranto (UEA) siège à l'Unesco; Claude Piron, suisse, psychologue et ancien traducteur officiel, etc.

Partages culturels

Parmi les quelque cent participants d'un week-end à Homburg/Saar, il y a une trentaine d'habitués: des Allemands, des Français, des Néerlandais, des Luxembourgeois... C'est ici que la communauté devient une famille. A table les conversations vont bon train. C'est l'occasion pour chacun de se rendre compte qu'il n'a pas été informé de la même manière que son voisin, sur telle catastrophe naturelle ou telle décision de politique internationale. Il est possible de comparer les versions officielles de 2, 3 ou 5 pays différents. Et d'avoir directement l'avis des ressortissants de ces pays: que pense notre collègue néerlandaise de la francophonie en Afrique? et vous les Allemands, de la Réunification au quotidien? et toi, le japonais, de la politique agricole de ton pays? Entre nous, nous faisons fi des susceptibilités diplomatiques. Pour beaucoup, ces coulisses où s'abolissent les frontières artificielles constituent la meilleure part. On se retrouve au bar, à la messe, autour d'un livre, etc.

Dans la communauté espérantiste, la vente des livres se fait surtout par correspondance: le siège de l'UEA à Rotterdam, les centres espérantistes de Nagoya, de La Chaux-de-Fonds, de Bialystok sont les adresses les plus importantes. Mais lors des congrès, colloques et rencontres il y a toujours un "libro-servo": une librairie temporaire. Et celle des week-ends culturels sarrois est de qualité. On peut s'y procurer les principaux usuels, dictionnaires, grammaires, manuels. Et le choix d'oeuvres littéraires, originales ou traduites, est assez large. On y trouve aussi quelques livres de philosophie, surtout des traductions, ainsi que des Bibles, des Corans, etc. Deux "libro-servoj" travaillent de concert: celui de la Ligue Sarroise et celui du Club d'Espéranto de Metz.

Accueil et ouverture

A Luxembourg aussi il y a des rendez-vous réguliers: les espérantistes se rencontrent chaque mois pour écouter un exposé. Et après? dira-t-on. Tout le monde en fait autant! En effet, il n'y a rien d'extraordinaire à ce que des amis, idéalistes de surcroît, viennent de temps en temps bavarder ensemble. Sauf que par leur existence même, ils répondent à bien des questions, que d'autres continuent à se poser: l'Espéranto est-il viable?

Bien entendu, les étrangers sont les bienvenus: ce sont eux qu'on écoute par priorité. Quand un espérantiste en voyage atterrit quelque part, il sait où s'adresser grâce à des annuaires, des listes d'adresses. Il est comme un pélerin du Moyen-Age, un Juif cherchant la synagogue, un voyageur antique sûr que Zeus veille sur les lois d'hospitalité. Cela est vrai à Luxembourg autant qu'ailleurs, dans presque tous les pays du monde.

Circulation de l'information

Dans l'Est de la France, on trouve une activité similaire à celle des Sarrois: une Fédération, qui regroupe plusieurs clubs de la région, organise régulièrement des rencontres d'un week-end, dans les environs de Nancy, Strasbourg, Metz... Le public est international, bien entendu, et on peut y retrouver des participants des week-ends de SEL, ou des habitués de Luxembourg-ville. La "Orienta Federacio" touche ses membres grâce à La Informilo, un bulletin bilingue, en Espéranto et en Français (la Médiathèque de Metz y est abonnée).

Car, outre les rencontres ponctuelles, la circulation des revues est le deuxième vecteur de la vie communautaire espérantiste. (L'activité épistolaire est sans doute le troisième.) Depuis plus de cent ans, des dizaines de revues en Espéranto sillonnent le monde. Aujourd'hui cette circulation représente plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires. C'est peu, comparé au volume d'édition d'un pays comme la France. C'est beaucoup si l'on considère qu'il s'agit d'une manifestation uniquement internationale, qui n'est soutenue par aucun État-nation.

Culture mondiale

Le Club d'Espéranto de Metz édite depuis neuf ans une revue internationale à vocation interculturelle: La Gazeto. Elle compte des abonnés dans plus de trente pays. La Metz-a Esperanto-Klubo, qui compte 25 membres, se réunit tous les vendredis à la Maison de la Culture de Metz, en période scolaire, de 18h à 20h. Dans l'agglomération messine, il y a trois autres lieux de rencontre espérantophones: il s'agit essentiellement de cours pour apprendre la Langue Internationale. Le Club d'Espéranto reçoit régulièrement des amis de nombreux pays. Il est prêt à vous fournir les adresses d'espérantistes ou de clubs près de chez vous. Et ses membres participent souvent aux rencontres de la région, en Sarre, ou en France.

Par ailleurs, plusieurs membres du Club d'Espéranto de Metz travaillent pour une petite association internationale, OSIEK. Cette organisation a deux tâches: organiser une fois l'an un colloque à thème, et décerner alors un prix littéraire pour une oeuvre scientifique ou philosophique. Parmi les primés, on trouve le japonais Rihej Nomura pour son Thesaurus de l'usage zamenhovien (Zamenhof est l'initiateur de l'Espéranto: le premier auteur dans cette langue); le brésilien Evaldo Pauli, pour sa synthèse sur les philosophes chrétiens d'Origène à Saint Thomas. Quant aux conférences, leur thème est variable: à Poprad (Slovaquie) en 1991, les conférenciers invités devaient plancher sur l'Europe (Quoi de neuf dans la nouvelle Europe?); l'année suivante à Athènes on s'est interrogé sur les rapports de la langue et de la culture.

En 1994 le colloque d'OSIEK s'est tenu à Homburg/Saar, en collaboration avec SEL. On y a parlé des causes et remèdes de la xénophobie. La situation sociale et ethnique de l'Europe pose en effet des problèmes urgents, et prioritaires!

Bruno MASALA

in Passerelles III, revue culturelle et scientifique de l'université de Metz, n.2, 1994




© Bruno Masala, 1994.