A propos de Filons vers les îles Marquises
Opérette satyrique d'André Durif
par le Studiolo (Metz, juillet - novembre 2000)
 
 

Voilà un spectacle plein de fraîcheur! Il surfe pourtant sur une actualité qui se prend très au sérieux. Pensez-donc! Lui, c'est un homme politique véreux et arrangeur, maire d'une ville au nom très provincial. Elle, sa femme, est une snobinarde qui aspire à la passion et se pique d'art contemporain: aah les authentiques boudins cuisinés avec le sang de l'Artiste! Son esclave à elle, c'est un artiste nommé B(e)urnette. Elle a aussi une soeur, très démonstrative, à qui l'hystérie fait confondre LA justice et son pouvoir. Quant à lui, il a une secrétaire d'autant plus efficace et inventive qu'il lui fait miroiter de filer, un jour tous les deux, vers les îles Marquises. Heureusement, il y a le personnel municipal, 'détaché' à leur service privé: deux jeunes qui aiment la vie, et qui vont réussir à s'aimer.

'Filons vers les îles Marquises' se présente comme opérette satyrique: avec un 'y' suggestif et sexuel. Gauloiseries ou allusions ne manquent pas. La mise en scène d'Eric Lehembre (assisté d'Hélène Oberheiden) dégage beaucoup de bons moments et brille notamment par le casting et les costumes (Dominique Fabuel): ils ont vraiment tous la 'gueule de l'emploi' dans leur costume trois pièces ou leur robe de fausse bigote. Le maire est incarné par Charly Totterwitz: M. Deruet, blond et brachycéphale, recèle tant d'appétit dans ses yeux brillants qu'il faut le provoquer pour qu'il se souvienne de son éthique. La virilité vulgaire de l'homme enchaîné à son image est bien rendue: le maire, c'est le maître qui est esclave de ceux qu'il doit manipuler.

Quant à Mme Deruet - Marie Ben Bachir -, elle a cette fragilité qui réussit à rendre touchante la vacuité bourgeoise. Portant l'uniforme BCBG avec autant de naturel que sa libido le lui permet, elle sait toujours, même au milieu d'une pâmoison, garder le contrôle quand il s'agit d'argent, de pouvoir ou de Safrane biturbo. L'autre femme du maire, sa secrétaire Josie - Thomas Scudéri -, représente l'intelligence technico-pratique mêlée de stupidité morale: les lunettes blanches étaient idoines au dessus de l'ensemble noir. Le même comédien incarne aussi l'esclave de Madame: l'Artiste qui ose la serrer dans ses bras et lui raconte suffisamment d'absurdités pour se faire admirer.

La soeur de Madame est une vieille fille engoncée de jaune, doublement attirée par l'attrait du dégoût et du scandale. Un rôle de composition pour Emilie Hesse qui ne lésine pas sur les effets. Et l'amour dans tout ça? Les deux jeunes 'détachés' l'incarnent avec autant de force que de timidité. Roland (Stéphane Thierry) sait jouer au bêta et il faut tout l'érotisme et la sincérité de Valentine (Justine Valence) pour qu'il sorte de sa réserve. La musique originale de Julien Goetz contribue à la distanciation et fait mieux passer l'énormité de la charge. Les thèmes musicaux marquent l'imagination: on s'en souvient longtemps après.

La facture parodique du texte est à la langue de bois ce que la musique d'Offenbach est à celle des mauvais opéras du XIX° siècle. Dans l'ensemble, les comédiens, tous jeunes, ont su communiquer à la pièce un mouvement, l'impulsion dont elle a besoin pour provoquer le rire face à toutes ces turpitudes: une beau pavé tout cru, et qui éclabousse.

Bruno Masala

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