Face au mur, ils commencent à murmurer une polyphonie un peu mantrique et leurs corps frémissent à peine. Qui sont-ils? Combien sont-ils, alignés ainsi devant moi, de gauche à droite, de droite à gauche? Depuis combien de temps psalmodient-ils, lorsque tout à coup l'un d'eux, là-bas à droite au bout de la rangée, se retourne et nous parle de sa quête: il n'a pas rendez-vous, il cherche quelqu'un de remarquable, il cherche quelqu'une et nous dit tout son désir, tout son rêve.
Voilà, vous êtes dedans. Dans le texte. Hors de vous-même donc. Mais je vous jure que vous y allez y retourner dans vos perceptions et vos souvenirs: le texte vous y ramenera, quand il le décidera. Vous lui êtes soumis, il vous dit tout ce qu'on n'ose pas dire, méchancetés, séductions et fantasmes.
Est-ce que vous oserez rire? Je vous le souhaite. Après tout, vous êtes libre de reconnaître ou de vous reconnaître, et si telle blague odieuse vous choque, vous cesserez de rire un moment. Comme bon vous semblera.
L'ensemble est constitué de 17 textes que Jacques Guerier a choisis parmi 35 composés par Christian Rullier. Le résultat est très fluide. Il y a sans cesse des changements de perspective mais pas de rupture. Avec un minimum d'effets et quelques déplacements des comédiens vous êtes irrésistiblement emporté dans une danse d'idées intimes, valse un peu décadente mais qui, après coup, vous rassure: non vous n'êtes pas plus pervers qu'un autre.
Dès les premiers mots de chaque texte, on comprend qui parle, même quand la bonne soeur est interprétée par un barbu ou que le monsieur qu'une Lolita attardée drague sans retenue ressemble furieusement à une Barbara en robe noire à pois blancs.
Après tout, notre imagination, nourrie par une vie à se cultiver et portée par le langage, suit son propre chemin. Son évolution reste conjointe mais parallèle aux lois de la nature et du vieillissement. Qui empêchera cette heptagénaire enthousiaste de rêver de maternité, et de caresser son ventre qui porte bébé?
Quand fantasmes et répulsions prennent corps par la parole tragique, quand le verbe nous fait connaître ce que nous portons, nous devenons plus civilisés, moins peureux de nous-mêmes. C'était vraiment du théâtre, quelque chose qui rappelle la liturgie cathartique du choeur antique.
Bruno Masala