III - Pratiquer les langues anciennes et évoluer parmi les Anciens

RIGUEUR ET USAGE DES LIVRES
Avoir des connaissances sur les mots qu'on emploie est important, aujourd'hui comme hier: il faut donner à chacun matière à décider quel mot employer. L'apprentissage des deux langues-mères du français fournit un tel bagage. Par ailleurs, en habituant à recourir à l'usage du dictionnaire, elle insinue aussi un moyen de cet art, de cette liberté. L'étudiant stocke dans sa mémoire de quoi vérifier la justesse de tel mot, mais surtout il s'habitue à vérifier. Ces gestes: ouvrir le livre, chercher dans une liste, s'assurer de la présence d'une lettre ou de l'application des règles, ces gestes constituent un enseignement moral autaut que culturel. Qui a fait beaucoup de grammaire, de latin et de mathématiques, se demande, à chaque phrase qu'il prononce, si elle a du sens et quel est son sens. Pour faire une version, il faut croire que le texte veut dire quelque chose et s'efforcer de prendre conscience de son sens avant de tenter de rendre ce sens dans une autre langue. C'est une attitude humble, d'écoute, de réception et de rigueur qui est exigée.
Le travail en version consiste à produire du sens à partir d'un schéma logique de la phrase et d'une compréhension du sens des mots: à partir du schéma Sujet, Verbe et COD, et des trois termes, chat, mange et souris, il faut intuitionner une phrase possible et reproduisant le sens de l'original. L'intuition est nécessaire, mais la rigueur et la vérification encore plus: s'assurer qu'il s'agit bien d'une souris et non d'un rat; simplement 'manger', ou vaut-il mieux dire 'dévorer', 'avaler', etc.? Pour être exact, il faut autant maîtriser le langage qu'on lit, que celui dans lequel on traduit. Mais surtout, il faut vraiment supposer qu'il y a une différence entre signifié et signifiant; entre ce qu'on veut dire, et les moyens dont on dispose. Et cette rigueur est exigée à propos d'énoncés courants, exprimés dans le langage de tous les jours, celui avec lequel Monsieur Jourdain demande à Nicole de lui apporter son bonnet de nuit. C'est certainement plus varié et plus difficile que dans un langage forgé pour un usage précis et axiomatiquement déterminé. En travaillant sur le langage courant, il faut vraiment faire retour sur soi, chercher à comprendre. On ne peut pas se laisser guider par des analogies de structures, ou des harmonies, des ressemblances formelles.
En faisant de la version on apprend qu'un chat est un chat, qu'un chat est un félin, mais de toute façon que l'extension et la compréhension d'un concept ont des limites strictes: le chat n'est pas une souris, l'autorité n'est pas le pouvoir, la philosophie n'est pas un des Beaux-Arts, etc. Cela est vrai quelle que soit la langue, et même si dans telle ou telle langue deux concepts distincts ont des noms d'apparence proche. Cette mentalité classique, formée par la version et l'exégèse, état d'esprit rigide autant que rigoureux, répugne à comprendre des expressions comme 'socialisme de marché'. Dans cette formule des dirigeants chinois, nous percevons d'abord la contradiction dans les termes. L'apprentissage des langues anciennes habitue à repérer, et fuir ce type de contradictions. L'initiation vantée ici trouve ses limites: il faut pratiquer autre chose la prière, le jeu de go, ou les arts martiaux... pour apprendre à concevoir que l'expression 'socialisme de marché' tient justement son sens, et son importance, du fait qu'elle constitue un rapprochement de contraires.
DEMARCHE INITIATIQUE
Notre attachement au contenu indestructible d'un mot va d'accord avec une civilisation fondée sur l'idéal, et la chose publique. Celui qui se bat au nom de la liberté ne peut pas croire que la liberté c'est l'esclavage, que la paix c'est la guerre, etc. Le soutien, la force de l'homme libre, tel que l'Occident le conçoit, c'est la foi que même en notre absence, les mots, le texte restent ce qu'ils sont. Que la parole n'a pas seulement du sens au moment où je déchiffre ce sens, mais en elle-même. Dieu lui-même, l'Eternel, l'être en soi, a employé ces mots et les a gravés: la vérité qui rend libre. Et quelle que soit la conjoncture ce contenu est indestructible. Il reste ce qu'il est pour tous et pour chacun. Il est chose publique. La république est fondée sur la même exigence: ce sur quoi on se fonde pour décider ensemble présupposés et langage et ce qui a été décidé ensemble est indélébile. Pour participer à la liberté il faut devenir aussi maître que les autres du langage employé. Le citoyen doit être formé au déchiffrage, à l'analyse, à la controverse juridique. Il doit avoir envie de se battre avec les textes comme Jacob avec l'ange.
Cette exigence personnelle de clarté et de rigueur nous est encore enseignée par un autre aspect pratique de l'étude des langues anciennes: en se frottant à la longue période latine, on apprend certes à apprécier les longues phrases bien construites, mais on s'habitue aussi à préférer la concision, et à fuir la complication et la surcharge. Les exercices de version depuis le latin et le grec, langues et civilisations fort éloignées de nous, favorisent la maîtrise des constructions. La lecture des classiques français produit d'ailleurs le même effet. Prenons par exemple cette phrase de Molière: ³je vous donne avis que vous devriez partir à deux et qu'il y a des voleurs sur le chemin². En français courant nous dirions aujourd'hui: ³je vous conseille de partir à deux et vous préviens qu'il y a des voleurs sur le chemin² ou ³car il y a des voleurs sur le chemin². Contrôler, orienter, infléchir avec souplesse les constructions de phrase est une préoccupation permanente pour celui qui veut prendre la parole un peu longuement, surtout en public. La pratique de la version et du thème font éprouver ces difficultés. En les affrontant on apprend à les éviter, autant qu'à les maîtriser. Mais, pendant l'apprentissage, il faut les affronter: et une fois que cela est fait, on passe pour ainsi dire de l'autre côté. Il est souvent amusant pour un professeur de latin de voir ses élèves croire que 'ça viendra', 'ça va venir'... Il sait bien ce qu'il en est quant à lui: il est impossible d'éviter le travail de compréhension, impossible de comprendre sans faire la démarche rigoureuse demandée. En cela la pratique des langues anciennes prépare à ou tient lieu de rite initiatique.
L'Occident se passe depuis longtemps d'épreuves pour marquer le jour où l'être devient responsable, comme on en décrit chez les Indiens. Ces rites constituent une barrière: dorénavant tu vis pour toi même, ou pour les buts que tu te fixes, et seule ton énergie compte; il ne dépend que de toi que tu existes et fasses quelque chose plutôt que rien. Remarquons, que de toute façon, l'idée qu'il y ait une frontière n'est plus à la mode, car aujourd'hui, les frontières sont dans l'imaginaire des limites à ne pas franchir, alors que la liberté implique justement de les franchir, et non de les détruire ni de croire qu'elles n'existent pas.
QU'EST-CE QUE LA CIVILISATION ?
La connaissance des langues anciennes nous donne de côtoyer des mondes vraiment différents du nôtre: peut-être plus éloignés que les prétendus exotismes d'aujourd'hui, trop souvent emballés dans le papier glacé des brochures et des reportages touristiques. Car les civilisations anciennes se présentent de manière brute à celui qui apprend leur(s) langue(s): par les oeuvres littéraires qu'elles s'adressaient à elles-mêmes. Il faut déchiffrer leur message pour les connaître.
Pourtant elles nous fournissent des clés pour la lecture de notre propre monde: en nous faisant évoluer dans un univers plus primitif, mais déjà pourvu en institutions, en techniques... Etant moins nombreuses et moins complexes, ces structures sociales, politiques, culturelles et technologiques s'appréhendent plus facilement, plus globalement. On comprend comment fonctionne un tribunal, comment et pourquoi il a été institué. Le cours de civilisation grecque, ou latine, est le meilleur moment pour pratiquer une leçon de choses. Exemple: les ponts que nous empruntons aujourd'hui sans les remarquer n'existaient pas du temps où César conquérait la Gaule. Et César ne considère pas tant cette difficulté comme un manque de pont, mais réfléchit, planifie en considérant naturellement que le passage d'une rivière est un problème (encore que le passage d'un fleuve fût, à l'époque, mieux maîtrisé par les Romains que par leurs ennemis). Pour le lecteur contemporain, une longue démarche d'acclimatation est nécessaire: tout ce qu'il sait sur l'époque où le texte qu'il lit a été écrit doit être rendu présent à son imagination. Ce travail de récollection fixe les connaissances, en forçant la mémoire à manoeuvrer.
C'est une pratique de l'histoire en direct, à partir des sources. On voit les institutions, les techniques, les arts naître en fonction d'un besoin des hommes, alors qu'enfant on a dû accepter le monde comme un produit fini. Ce faisant on acquiert un vocabulaire, un ensemble de concepts peu nombreux, plus généraux qui permettent de partager le monde en un petit nombre de parties, en sorte que l'imagination peut se le représenter, et le reconstruire. Le risque encouru, c'est que cette possession du monde par l'imagination se fixe en une représentation immuable: tellement sûr des concepts sur lesquels on se fonde, on ne les remet plus en cause. Cela aboutit à cette vision du monde dite littéraire: une fois le rapport établi avec un trait de civilisation antique, on croit avoir tout compris, sur ce qu'on est en train de découvir. De même qu'une fois qu'on a compris l'étymologie, on croit tout savoir sur la portée d'un mot, négligeant ce qui relève particulièrement de notre époque. Il faut donc se faire, puis se défaire de cette vision du monde construite pendant l'étude des langues et des civilisations qui constituent nos racines.
Surtout que, depuis la Renaissance, et encore plus nettement depuis la IIIème République en France, la portion entrevue de l'Antiquité a été réduite à la période dite classique: laïque, républicaine, impérialiste, etc. La tendance actuelle à élargir le champ d'études de nos civilisations-mères est un dépoussiérage attendu. Souhaitons que chacun puisse y participer activement, et non seulement en spectateur passif, en visiteur de musée.
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