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Etudier les langues anciennes


I - Maîtrise formelle du français
- LATIN ET ORTHOGRAPHE - GREC ET ORTHOGRAPHE - GRAMMAIRE

II - Etymologie et connaissance du vocabulaire
- CONNAITRE LES MOTS INTIMEMENT - LE VOCABULAIRE DANS SON ENSEMBLE - POURQUOI L'ETYMOLOGIE ?

III - Pratiquer les langues anciennes et évoluer parmi les Anciens
- RIGUEUR ET USAGE DES LIVRES - DEMARCHE INITIATIQUE - QU'EST-CE QUE LA CIVILISATION ?

Conclusion


Introduction

Cette 'dissertatio' se veut défense et illustration d'une pédagogie, d'une attitude d'esprit et de civilisation, d'un chemin vers la liberté. Faut-il frotter les jeunes gens aux difficultés des langues anciennes? voilà une question fort débattue, en cette époque de révision budgétaire pour les finances publiques. Mais la plupart de ces débats laissent sur leur faim ceux qui ont soif de vérité et d'harmonie: encore un de ces sujets où les opinions intimes gouvernent la recherche d'arguments, au lieu que les opinions se construisent à partir des débats. Ceux qui ont conscience de la fontaine de jouvence mentale que constituent l'exercice et la connaissance d'une langue ancienne, ceux-là sont souvent démunis pour expliquer au non-initié le profit qu'ils ont tiré de leur cheminement intellectuel. Ce profit est certainement pluriel: un ensemble de connaissances, de méthodes et d'attitudes apprises, répétées, assimilées parfois malgré soi. La plupart de ces enseignements peuvent découler individuellement d'autres apprentissages que du latin et du grec, mais la pratique de ces langues a l'avantage d'en réunir beaucoup.


I - Maîtrise formelle du français enhavo

LATIN ET ORTHOGRAPHE

Les jeunes élèves s'entendent souvent dire que le latin et le grec les aideront pour l'orthographe et la grammaire du français. Oublions que, le plus souvent, ce sont les bons élèves, ceux qui n'ont pas trop de difficultés en français, qui vont goûter aux délices des listes de vocabulaire, des déclinaisons à apprendre, des versions et des thèmes. La fréquentation des mots latins fonde, il est vrai, la connaissance du vocabulaire français, et de son orthographe: on songe notamment à la justification des doubles lettres, comme dans ac-com-modant, ap-pareil, etc. Certes, cette décomposition des mots en leurs éléments peut se passer du latin en lui-même; un dictionnaire étymologique y suffit. Et les manuels d'orthographe proposent un vocabulaire technique (préfixe, radical, etc.) et des exercices d'assimilation, pour comprendre la composition des mots. Mais la pratique du latin permet ici de retrouver les éléments d'origine dans leur milieu de vie naturel, et donc de mieux les connaître individuellement: ad, cum, modus, paratus... Alors que la décomposition à partir du français seulement garde dans bien des cas un aspect artificiel: lorsque, par exemple, l'élément n'existe en français qu'à l'intérieur des mots, ‹ comme 'par', qu'on trouve dans 'appareil', et qu'il n'est pas évident de rapprocher du mot français 'prêt' à travers le latin 'paratus'.

La connaissance des étymologies, surtout si elle ne sert qu'à l'orthographe, encombre la mémoire au lieu de la soulager: car cette connaissance ne travaille que dans un seul sens. Or il faut que l'esprit puisse voyager non seulement du français vers le latin, mais aussi du latin vers le français: c'est ce va et vient qui désencombre la mémoire, en établissant des routes plutôt que des entrepôts. Ces voies une fois tracées, on peut bien oublier son latin scolaire. Car le latin fournit des explications pour l'orthographe des mots français: en apprenant par coeur du latin, les conjugaisons par exemple, on s'approvisionne en matériaux devant servir à expliquer, justifier, démontrer les formes des mots français (amo > aime; amas > aimes; amamus > aimons, etc.)

GREC ET ORTHOGRAPHE

L'orthographe française a été fixée officiellement il y a un siècle et demi, avec l'idée qu'elle ne serait maîtrisée que par les clercs, pour chasser du temple les incultes et les femmes (sic). C'est une orthographe 'étymologisante', muséographique. Le français s'est nourri aux deux mamelles du latin et du grec, et cette double origine doit pouvoir se lire dans les traits du rejeton, bien qu'il soit sevré depuis plusieurs siècles. Dans l'état où est le français, il n'est même pas toujours nécessaire de connaître le grec pour distinguer la plupart des mots qui proviennent de cette langue: ils contiennent souvent des 'h' et des 'y'. Des mots comme 'angine', 'crise' ou 'prêtre' en proviennent eux aussi, mais leur orthographe ne donne généralement pas de difficultés.

La pratique du grec, cependant, aide à rendre claires certaines difficultés orthographiques ponctuelles, comme la ressemblance entre les éléments 'philo' (j'aime, j'étudie, comme dans philosophie), 'phylax' (garder, prévenir comme dans prophylaxie) et 'phyllo' (feuille, comme dans chlorophylle). En grec ces trois éléments ont une prononciation différente, ce qui rend leur distinction plus réelle, plus incarnée pour la mémoire. La pratique d'un alphabet différent crée une distance, une frontière entre deux langues, deux systèmes: cette distance n'est pas infranchissable; au contraire son existence est justifiée par le fait qu'on doit la franchir. Dans la pratique, il s'agit de manier des mots et d'effectuer des transformations: d'apprendre à voir le mot français dans le mot grec. Cette pratique est l'occasion d'observer les mots, d'assimiler leur image. Quand on s'est habitué à l'alphabet grec, nombre de 'h' et de 'y' apparaissent naturels. C'est justement quand on croit étudier le grec pour lui même, qu'en fait on apprend mieux le français.

GRAMMAIRE

La pratique du grec et du latin est une fréquentation non seulement du vocabulaire, mais aussi de la grammaire. Tous les élèves pratiquent l'analyse logique à l'école: ils apprennent un métalangage abstrait, leur permettant de décrire, de mettre dans des tiroirs, puis de recréer des phrases: sujet, verbe, C.O.D., complément circonstanciel, adverbe... constituent un vocabulaire pour parler de la langue. Or, tout métalangage, comme toute nomenclature, est fort volatile: sans pratiquer la médecine on oublie très vite les noms des os. De plus il est très difficile d'expliquer simplement ce qu'est un complément d'objet. En fait, seul un petit nombre de spécialistes de la littérature, de la grammaire, ou de la philosophie comprennent vraiment ce qu'est un complément d'objet: car cela implique de méditer sur ce qu'est un objet.

La connaissance par les élèves des différents noms des fonctions grammaticales dans la phrase (sujet, complément circonstanciel...) passe par une lente imprégnation. Et ce savoir est à renouveler après chaque période de vacances scolaires. Il est très difficile de retrouver les termes de l'analyse logique à partir de la langue, car le chemin est toujours inverse: dans ce domaine on va de l'idée à l'exemple, mais difficilement de l'exemple à l'idée. Rien n'indique, en français, que tel mot est sujet ou complément d'objet. En cours de grammaire, on fait faire de nombreux exercices pour aboutir à une compréhension très limitée. Cette assimilation est fort utile, mais n'insuffle pas une compréhension active suffisamment solide.

En latin aussi le métalangage est abstrait: nominatif, accusatif, supin, ablatif absolu, etc. Mais les déclinaisons, qui sont des variations de la forme des mots selon leur fonction dans la phrase, permettent de créer des exemples types: ces structures sont facilement mémorisables, imitables, et permettent de retrouver les règles. Car en latin, ou en grec, une règle peut s'énoncer facilement sous la forme d'un exemple: la phrase 'mihi est liber' qui se traduit mot à mot 'à moi est un livre', signifie 'j'ai un livre'. Cette règle, qu'on pourrait formuler ainsi: en latin la possession s'exprime en mettant l'objet possédé au nominatif et en le reliant au possesseur, exprimé au datif, par le verbe être. Apprendre à voir sous la phrase 'consulibus fasces erant' un exemple de la même chose, c'est enseigner la grammaire autant sur le mode de la mimesis, de l'imitation, que de la lexis, de la conceptualisation.

On songe ici à quelque chose de semblable en mathématiques: les fameuses identités remarquables qui sont toujours présentées sous forme d'exemple, comme (a+b)2 = a2 + b2 + 2 ab, et qu'on retrouve sous de très nombreuses formes. Elles sont sans cesse rappelées à la mémoire par la pratique, la rencontre d'exemples. L'étude des langues anciennes, de l'analyse logique des phrases et du thème, comporte le même rapport entre pratique et théorie. Et permet ainsi de mieux fixer dans la mémoire le langage qui sert à maîtriser le langage. Ce faisant on apprend à regarder le langage comme une matière qui a ses règles. Par ailleurs, la grammaire étant figée dans les langues anciennes on peut en faire le tour, ou, au moins, se donner rapidement l'impression qu'on en a fait UN tour. Cela est rassurant pour l'esprit qui peut ainsi s'épanouir comme dans un jeu.


II - Etymologie et connaissance du vocabulaire enhavo

CONNAITRE LES MOTS INTIMEMENT

Mais la connaissance des origines ne sert pas qu'à donner une orthographe juste ou faire assimiler la grammaire comme un jeu. Aujourd'hui, à l'école et dans la société, nous sommes peut-être trop préoccupés par l'orthographe et la grammaire formelle. Et cette préoccupation est trop souvent séparée des autres aspects de l'apprentissage du langage. Comme si à défaut de sauvegarder l'essentiel, on cherchait à sauver les apparences. Or, savoir isoler les éléments du vocabulaire permet aussi à celui qui écoute ou lit, parle ou écrit, de réguler la réception et le choix des mots. Dans la pratique il est difficile de fixer l'attention des élèves sur les mots, en cours de français. Car ceux-ci sont des êtres fixes, et non des images mouvantes: apprendre du vocabulaire est une activité contemplative et non industrieuse.

Ce que l'acquisition du vocabulaire peut avoir d'artisanal, de pratique, doit revenir en grande partie à la fréquentation des langues anciennes. De fait, en fréquentant les racines dans leur milieu de vie propre, on se rend les mots français plus proches, plus concrets. Le mot 'analyse', nous dit le dictionnaire, vient directement du grec, et signifie dans cette langue: décomposition, résolution. Le dictionnaire ne nous offre ici qu'un tout petit pas vers la compréhension du mot. En grec courant, l'élément 'lyse' provient d'un verbe qui signifie très concrètement délier ce qui est noué, délivrer, décomposer en ses éléments, réfuter un argument. La pratique du grec fournit de nombreux exemples où ce mot s'enracine dans des actes ou des images simples. Or les éléments grecs ont la plupart du temps un sens abstrait quand ils entrent en construction dans un mot français. Ainsi un francophone, germanophone, italophone... est souvent surpris de constater qu'en Grèce aujourd'hui le mot 'ethnikè' signifie tout simplement 'national'. Une compréhension véritable et une maîtrise aisée du vocabulaire nécessitent une perception intime, imagée et concrète de ses éléments. L'étymologie n'est pas seulement un ensemble d'étiquettes, de fiches: c'est un système de représentation du monde, à partir de concepts peu nombreux mais immédiatement perceptibles.

LE VOCABULAIRE DANS SON ENSEMBLE

La connaissance des racines grecques et latines permet de réduire la plupart du vocabulaire français à son plus petit commun dénominateur, et par là de nous redonner les rênes du langage: le mot 'analyse' devient aussi lisible, aussi décomposable, que 'coffre-fort' ou 'pot-pourri'. Il est important de savoir lire les mots, aussi important que de savoir en forger. Nous forgeons beaucoup de vocabulaire aujourd'hui: il s'agit surtout de mots techniques, le plus souvent des mots-valises, à partir d'éléments peu nombreux, mais tous assez rigoureusement définis: télécommunications, proto-histoire, antitartre... D'un point de vue culturel ­ c'est-à-dire si l'on considère la capacité de digestion d'un individu à l'esprit actif plongé dans un milieu, une civilisation donnée ­, il y a trop de mots aujourd'hui autour de nous. La société industrielle, et l'internationalisation du langage ont augmenté les besoins de nomenclature, provoquant une atomisation du savoir. Le vocabulaire semble évoluer, mais la syntaxe a de plus en plus tendance à se fixer. Le risque qu'encourent nos civilisations c'est de réduire l'emploi du langage à une imitation mécanique des structures syntaxiques et à l'emploi d'un vocabulaire technique ne servant qu'à nommer des objets.

A propos du vocabulaire, il est significatif que la créativité soit plus forte que la réceptivité: celui qui forge un mot se comprend plus qu'il n'est compris par les autres, preuve de la manière abstraite qu'il suit. Le contraire d'abstrait serait 'poétique' ici: non seulement signifier mais faire comprendre, grâce à une maîtrise intime des lois et coutumes du langage. Or, c'est là une compétence qui fait cruellement défaut de nos jours, où l'orientation uniquement conceptuelle de notre enseignement fait tendre nos contemporains vers un nominalisme, avoué ou non. La compétence poétique se forge par l'imitation (mimesis), et en ressassant. Nous ne ruminons plus assez les mots, pour apprendre à connaître leurs effets. Pourtant il est important d'enseigner à chacun les bases de l'art de nommer, et de suggérer. La liberté, le pouvoir de nommer donné à Adam est à l'origine de la conception occidentale de la liberté comme maîtrise, comme souveraineté. Le législateur, celui qui organise le monde par le langage, est l'homme souverainement libre et créateur: un poète.

POURQUOI L'ETYMOLOGIE ?

Pour acquérir la maîtrise du vocabulaire, il faut en accepter les règles, et surtout la tradition. L'étymologie du mot 'étymologie' est très révélatrice: l'étymon, le mot de base, c'est le véritable, le réel, le vrai sens. Nous considérons comme naïve aujourd'hui l'attitude qui consiste à croire que le vrai sens d'un mot est son sens originel, vu qu'on peut décider de le définir comme il convient à la réalité qu'il nomme à notre époque, dans notre environnement. Cette attitude a pourtant de solides raisons d'être: la première fois qu'un mot est employé, celui qui l'introduit lui accorde une attention particulière, il veut dire quelque chose grâce à lui. Le sens conféré lors de la première apparition de ce mot est une emploi motivé du mot. Celui qui forge un mot est plus conscient que le simple utilisateur de sa portée et de son sens. Cela revient à dire que plus une langue est pauvre, plus ses utilisateurs doivent être créatifs, et donc plus ils sont maîtres du langage. Stendhal avait une telle opinion, lui qui déplorait la juxtaposition des synonymes, origine d'un appauvrissement du sens littéraire. Les philosophes, les spécialistes du langage, ou de tel ou tel langage, les pédagogues et les enseignants continuent de chercher des étymologies, mais l'honnête homme doit le croire sur parole, il a de moins en moins dans sa culture, les moyens de vérifier seul de telles considérations sur le sens profond de tel mot grec, latin, indo-européen...


III - Pratiquer les langues anciennes et évoluer parmi les Anciens enhavo

RIGUEUR ET USAGE DES LIVRES

Avoir des connaissances sur les mots qu'on emploie est important, aujourd'hui comme hier: il faut donner à chacun matière à décider quel mot employer. L'apprentissage des deux langues-mères du français fournit un tel bagage. Par ailleurs, en habituant à recourir à l'usage du dictionnaire, elle insinue aussi un moyen de cet art, de cette liberté. L'étudiant stocke dans sa mémoire de quoi vérifier la justesse de tel mot, mais surtout il s'habitue à vérifier. Ces gestes: ouvrir le livre, chercher dans une liste, s'assurer de la présence d'une lettre ou de l'application des règles, ces gestes constituent un enseignement moral autaut que culturel. Qui a fait beaucoup de grammaire, de latin et de mathématiques, se demande, à chaque phrase qu'il prononce, si elle a du sens et quel est son sens. Pour faire une version, il faut croire que le texte veut dire quelque chose et s'efforcer de prendre conscience de son sens avant de tenter de rendre ce sens dans une autre langue. C'est une attitude humble, d'écoute, de réception et de rigueur qui est exigée.

Le travail en version consiste à produire du sens à partir d'un schéma logique de la phrase et d'une compréhension du sens des mots: à partir du schéma Sujet, Verbe et COD, et des trois termes, chat, mange et souris, il faut intuitionner une phrase possible et reproduisant le sens de l'original. L'intuition est nécessaire, mais la rigueur et la vérification encore plus: s'assurer qu'il s'agit bien d'une souris et non d'un rat; simplement 'manger', ou vaut-il mieux dire 'dévorer', 'avaler', etc.? Pour être exact, il faut autant maîtriser le langage qu'on lit, que celui dans lequel on traduit. Mais surtout, il faut vraiment supposer qu'il y a une différence entre signifié et signifiant; entre ce qu'on veut dire, et les moyens dont on dispose. Et cette rigueur est exigée à propos d'énoncés courants, exprimés dans le langage de tous les jours, celui avec lequel Monsieur Jourdain demande à Nicole de lui apporter son bonnet de nuit. C'est certainement plus varié et plus difficile que dans un langage forgé pour un usage précis et axiomatiquement déterminé. En travaillant sur le langage courant, il faut vraiment faire retour sur soi, chercher à comprendre. On ne peut pas se laisser guider par des analogies de structures, ou des harmonies, des ressemblances formelles.

En faisant de la version on apprend qu'un chat est un chat, qu'un chat est un félin, mais de toute façon que l'extension et la compréhension d'un concept ont des limites strictes: le chat n'est pas une souris, l'autorité n'est pas le pouvoir, la philosophie n'est pas un des Beaux-Arts, etc. Cela est vrai quelle que soit la langue, et même si dans telle ou telle langue deux concepts distincts ont des noms d'apparence proche. Cette mentalité classique, formée par la version et l'exégèse, état d'esprit rigide autant que rigoureux, répugne à comprendre des expressions comme 'socialisme de marché'. Dans cette formule des dirigeants chinois, nous percevons d'abord la contradiction dans les termes. L'apprentissage des langues anciennes habitue à repérer, et fuir ce type de contradictions. L'initiation vantée ici trouve ses limites: il faut pratiquer autre chose ­ la prière, le jeu de go, ou les arts martiaux... ­ pour apprendre à concevoir que l'expression 'socialisme de marché' tient justement son sens, et son importance, du fait qu'elle constitue un rapprochement de contraires.

DEMARCHE INITIATIQUE

Notre attachement au contenu indestructible d'un mot va d'accord avec une civilisation fondée sur l'idéal, et la chose publique. Celui qui se bat au nom de la liberté ne peut pas croire que la liberté c'est l'esclavage, que la paix c'est la guerre, etc. Le soutien, la force de l'homme libre, tel que l'Occident le conçoit, c'est la foi que même en notre absence, les mots, le texte restent ce qu'ils sont. Que la parole n'a pas seulement du sens au moment où je déchiffre ce sens, mais en elle-même. Dieu lui-même, l'Eternel, l'être en soi, a employé ces mots et les a gravés: la vérité qui rend libre. Et quelle que soit la conjoncture ce contenu est indestructible. Il reste ce qu'il est pour tous et pour chacun. Il est chose publique. La république est fondée sur la même exigence: ce sur quoi on se fonde pour décider ensemble ­ présupposés et langage ­ et ce qui a été décidé ensemble est indélébile. Pour participer à la liberté il faut devenir aussi maître que les autres du langage employé. Le citoyen doit être formé au déchiffrage, à l'analyse, à la controverse juridique. Il doit avoir envie de se battre avec les textes comme Jacob avec l'ange.

Cette exigence personnelle de clarté et de rigueur nous est encore enseignée par un autre aspect pratique de l'étude des langues anciennes: en se frottant à la longue période latine, on apprend certes à apprécier les longues phrases bien construites, mais on s'habitue aussi à préférer la concision, et à fuir la complication et la surcharge. Les exercices de version depuis le latin et le grec, langues et civilisations fort éloignées de nous, favorisent la maîtrise des constructions. La lecture des classiques français produit d'ailleurs le même effet. Prenons par exemple cette phrase de Molière: ³je vous donne avis que vous devriez partir à deux et qu'il y a des voleurs sur le chemin². En français courant nous dirions aujourd'hui: ³je vous conseille de partir à deux et vous préviens qu'il y a des voleurs sur le chemin² ou ³car il y a des voleurs sur le chemin². Contrôler, orienter, infléchir avec souplesse les constructions de phrase est une préoccupation permanente pour celui qui veut prendre la parole un peu longuement, surtout en public. La pratique de la version et du thème font éprouver ces difficultés. En les affrontant on apprend à les éviter, autant qu'à les maîtriser. Mais, pendant l'apprentissage, il faut les affronter: et une fois que cela est fait, on passe pour ainsi dire de l'autre côté. Il est souvent amusant pour un professeur de latin de voir ses élèves croire que 'ça viendra', 'ça va venir'... Il sait bien ce qu'il en est quant à lui: il est impossible d'éviter le travail de compréhension, impossible de comprendre sans faire la démarche rigoureuse demandée. En cela la pratique des langues anciennes prépare à ou tient lieu de rite initiatique.

L'Occident se passe depuis longtemps d'épreuves pour marquer le jour où l'être devient responsable, comme on en décrit chez les Indiens. Ces rites constituent une barrière: dorénavant tu vis pour toi même, ou pour les buts que tu te fixes, et seule ton énergie compte; il ne dépend que de toi que tu existes et fasses quelque chose plutôt que rien. Remarquons, que de toute façon, l'idée qu'il y ait une frontière n'est plus à la mode, car aujourd'hui, les frontières sont dans l'imaginaire des limites à ne pas franchir, alors que la liberté implique justement de les franchir, et non de les détruire ni de croire qu'elles n'existent pas.

QU'EST-CE QUE LA CIVILISATION ?

La connaissance des langues anciennes nous donne de côtoyer des mondes vraiment différents du nôtre: peut-être plus éloignés que les prétendus exotismes d'aujourd'hui, trop souvent emballés dans le papier glacé des brochures et des reportages touristiques. Car les civilisations anciennes se présentent de manière brute à celui qui apprend leur(s) langue(s): par les oeuvres littéraires qu'elles s'adressaient à elles-mêmes. Il faut déchiffrer leur message pour les connaître.

Pourtant elles nous fournissent des clés pour la lecture de notre propre monde: en nous faisant évoluer dans un univers plus primitif, mais déjà pourvu en institutions, en techniques... Etant moins nombreuses et moins complexes, ces structures sociales, politiques, culturelles et technologiques s'appréhendent plus facilement, plus globalement. On comprend comment fonctionne un tribunal, comment et pourquoi il a été institué. Le cours de civilisation grecque, ou latine, est le meilleur moment pour pratiquer une leçon de choses. Exemple: les ponts que nous empruntons aujourd'hui sans les remarquer n'existaient pas du temps où César conquérait la Gaule. Et César ne considère pas tant cette difficulté comme un manque de pont, mais réfléchit, planifie en considérant naturellement que le passage d'une rivière est un problème (encore que le passage d'un fleuve fût, à l'époque, mieux maîtrisé par les Romains que par leurs ennemis). Pour le lecteur contemporain, une longue démarche d'acclimatation est nécessaire: tout ce qu'il sait sur l'époque où le texte qu'il lit a été écrit doit être rendu présent à son imagination. Ce travail de récollection fixe les connaissances, en forçant la mémoire à manoeuvrer.

C'est une pratique de l'histoire en direct, à partir des sources. On voit les institutions, les techniques, les arts naître en fonction d'un besoin des hommes, alors qu'enfant on a dû accepter le monde comme un produit fini. Ce faisant on acquiert un vocabulaire, un ensemble de concepts peu nombreux, plus généraux qui permettent de partager le monde en un petit nombre de parties, en sorte que l'imagination peut se le représenter, et le reconstruire. Le risque encouru, c'est que cette possession du monde par l'imagination se fixe en une représentation immuable: tellement sûr des concepts sur lesquels on se fonde, on ne les remet plus en cause. Cela aboutit à cette vision du monde dite littéraire: une fois le rapport établi avec un trait de civilisation antique, on croit avoir tout compris, sur ce qu'on est en train de découvir. De même qu'une fois qu'on a compris l'étymologie, on croit tout savoir sur la portée d'un mot, négligeant ce qui relève particulièrement de notre époque. Il faut donc se faire, puis se défaire de cette vision du monde construite pendant l'étude des langues et des civilisations qui constituent nos racines.

Surtout que, depuis la Renaissance, et encore plus nettement depuis la IIIème République en France, la portion entrevue de l'Antiquité a été réduite à la période dite classique: laïque, républicaine, impérialiste, etc. La tendance actuelle à élargir le champ d'études de nos civilisations-mères est un dépoussiérage attendu. Souhaitons que chacun puisse y participer activement, et non seulement en spectateur passif, en visiteur de musée.


Conclusion

Etre actif et volontaire: alors même que les études classiques semblent être les plus dirigistes, c'est en se fondant sur elles que l'esprit, de lui-même, se libère. Car les langues anciennes lui proposent un solide carcan dont il peut vraiment devenir maître et possesseur. Et sans doute c'est en cela que ces études sont perpétuellement inactuelles. Il ne s'agit pas tant pour notre civilisation, pour nos groupes ethniques, de prendre conscience d'eux-mêmes, et, pour nous, de retrouver NOS racines. Bien plus important est de donner à CHACUN les moyens de se déraciner. Il en coûte, mais la liberté se conquiert à ce prix.

Bruno MASALA

in Passerelles III, revue culturelle et scientifique de l'université de Metz, n.1, 1993




© Bruno Masala, 1993.