Poulenc - Rachmaninov


Concert de la Philharmonie de Lorraine, dir. Alain Pâris
avec le Choeur de la Capella de Saint-Pétersbourg

Arsenal, Metz, 12 décembre 1999 - Programme du concert


Bien entendu, on n'entend pas une oeuvre qu'on reconnaît de la même oreille qu'une musique qu'on découvre. Dans le hall de l'Arsenal, ce soir, les opinions étaient partagées. Des voix de mélomanes fusaient, avec cette critique facile qu'on croît affermir en la répétant. Mais à l'entracte, beaucoup de visages semblaient joyeux de découvrir le Gloria de Poulenc...

Pour moi cette interprétation du Gloria de Francis Poulenc fut une torture. S'il est vrai que Poulenc s'amuse parfois à découdre ses phrases, à en "découdre" avec le langage, le verbe est à conjuguer au participe passé pour exprimer ce qu'on a entendu: des sons épars, des masses de sons décousues. L'orchestre, à part quelques beaux tutti, semblait s'échiner, de ci de là, à rattraper les pensées du chef. Quant au choeur, outre qu'il semblait ne rien comprendre à ce qu'il chantait, il ratait régulièrement les attaques, poussant le culot jusqu'à rater encore mieux les reprises! Mais le pire était à venir: une soprano qui, elle non plus, ne connaissait pas le prix de son texte, une voix de tête dont le tremolo langoureux jurait avec la simplicité et l'éclat du message. Dans l'état où j'étais, même la prononciation du latin, qui une autre fois m'aurait simplement parue pittoresque, blessait mon oreille à demi fermée.

Après l'entracte, les Cloches de Rachmaninov. J'ai d'emblée pris plaisir à observer la luxuriante machinerie orchestrale que la symphonie requiert: du carillon au cor anglais, du piano au gong... La première section, l'enfance, fut confiée à un ténor bien trop ténu, une voix nasale manquant du minimum d'audace nécessaire pour se faire entendre. A l'orchestre, les cordes montraient une belle et ondulante unité. Durant la deuxième section, le choeur semblait enfin maîtriser les entrées et le volume. La soprano avaient de belles notes tenues, bien que, la tête trop souvent dans la partition, elle semblait parfois ne pas finir ses phrases. Le carillon n'était presque jamais en mesure: il lançait sa main au moment même où il aurait dû frapper: problème de direction ? Dans la troisième section, les effets de masse causaient une confusion gênante: il aurait fallu mieux distinguer les pupitres. Le choeur était expressif, avec des accélérations précises, mais ne ralentissait pas assez promptement.
Puis, tout à coup, l'entrée du cor anglais (Daniel Keyser) dans la quatrième section fut sublime. À part un ou deux tremolo mal venus, sans doute dus à un petit essouflement, il a développé ses phrases avec aisance et noblesse, conférant au lyrisme le seul manteau qui lui convienne: la pureté. Le choeur semblait enfin mettre ensemble toutes ses qualités. Et c'est alors qu'apparut le grand artiste de la soirée: le baryton, Piotr Migounov. Avec ses modulations alternées, tantôt ascendantes, tantôt descendantes, dans la plus pure tradition du chant russe, il a lancé sa voix ici-bas et au-delà pour évoquer la mort, chanter le glas. Tout à coup le temps me sembla se rétrécir, la perfection était apparue, elle disparaissait déjà.

Bruno Masala


Liens:
 - Philharmonie de Lorraine (site officiel, Mairie de Metz)
 - Surcharge (Critique de Georges Masson, in Républicain Lorrain, 22 déc. 1999)


© Bruno MASALA, déc. 1999.