Don Quichotte, Figaro, Carmen


Concert de la Philharmonie de Lorraine, dir. Jacques Lacombe
avec Pieter Wispelwey, violoncelle

Arsenal, Metz, 4 février 2000 - Programme du concert


Un concert bigarré ce soir! Et si, dans la première partie, la mauvaise musique a notamment permis de mettre en valeur les musiciens, dans la deuxième ceux-ci n'ont pas démérité, et leur chef non plus.

1ère partie
L'ouverture du Barbier était correcte, propre, bien qu'un peu faible: on attend toujours, pour Rossini, encore plus d'outrecuidance. Les haut-bois n'étaient pas toujours justes, la flûte ne jouait pas assez fort, le cor glissandait ses attaques. Dans ce premier tour de piste, seul le basson semblait prêt d'emblée, narquois à souhait. Mais si l'on ose ici évoquer les petits défauts de l'échauffement, c'est pour mieux souligner les qualités de tout ce qui a suivi.
La deuxième suite de Carmen donne toujours l'occasion d'écouter distinctement chaque pupitre. Les trilles finement déliés de la flûte, rappelant les bruissements d'aile, les clarinettes expressives, gouailleuses jusqu'à la provocation, les embardées sensuelles des violons, tout le brillant de Bizet était là. Certes, la trompette était un peu molle et, quand elle aurait dû être suivie par les violons, c'est elle qui accusait un petit retard. Mais le chef a su ménager le plaisir orgiaque, l'apogée des sens, en retenant jusqu'à l'extrême limite la bride du taureau.
Après ces profondes émotions, le programme ménageait un entracte humouristique: avec sa musique de ballet, Massenet nous a fait rire, peut-être un peu à ses dépens. Mais quelle émotion d'entendre le cor anglais (Daniel Keyser), si pur et si juste, bavarder avec la flûte virtuose (Sabine Morel): deux des musiciens les plus expressifs de la Philharmonie de Lorraine étaient réunis. Après cela nous étions bien prêts à pardonner les tutti écrasants que la partition requiert de l'orchestre.


2ème partie
Dans son Don Quichotte, Richard Strauss fait résonner toute l'Europe, sa noblesse et ses illusions, des accents militaires de la chevalerie au lyrisme de la réconciliation avec la mort, sans oublier les accents de la joie populaire, et même la tendresse des mélodies juives. C'est un long poème étouffant de beauté, douloureux de délicatesse, puis, comme si la cruauté était inévitable, foudroyant d'ironie.

L'interprétation de ce soir était juste, avec la profondeur mesurée qu'on doit accorder à la musique de Richard Strauss. Le rythme était maîtrisé, dans les ralentissements comme dans les accélérations. Jacques Lacombe a bien dompté la bête, la forçant tantôt à retenir ses griffes pour, ensuite, la laisser s'abîmer dans son plaisir sensuel, wagnérien. On regrettera juste, parfois, les petites hésitations à partir de la deuxième ou troisième mesure des passages lents: après avoir bien enchaîné voilà qu'on manque d'assurance! Comme si les effets de l'action ne venaient perturber le retour à la méditation qu'une fois celle-ci commencée.
Les nuances étaient nettes et les petits jeux d'alchimie sonore bien mis en valeur, notamment dans le duo des vents et des cuivres pour le thème de la chevalerie. Des trombonnes déchirants – fidèles à eux-mêmes! Des violons entre patte de velours et griffure, dans le meilleur style wagnérien.
Au violon, Christian Clavier semblait avoir peur de jouer ce soir! Quant à Serge This, à l'alto, après avoir perdu un peu pied au début, il s'est mieux affirmé dans les passages lyriques. Au violoncelle, Pieter Wispelwey a convaincu d'emblée avec ses accents audacieux, un son franc et brut. Il nous a mené sans hésiter de la grandiloquence à la férocité. Avec beaucoup de présence et de concentration, il a su nous retenir pour nous faire agenouiller devant l'évaporation des notes mortelles.

Bruno Masala


Liens:
 - Philharmonie de Lorraine (site officiel, Mairie de Metz)


© Bruno MASALA, fév. 2000.