La musique
à Metz



Chopin - Karlowicz

Concert de la Philharmonie de Lorraine,
dir. & piano Jean-Bernard Pommier

Arsenal, Metz, 12 mai 2000 - Programme du concert

I - Les Sylphides - Chopin
    Avec les Sylphides, je me suis laissé soulever par l'extrême légèreté des premières attaques: les violons battaient des ailes par petites touches. L'émotion est alors entrée, la pudeur – voire un certain retrait des phrasés – contribuant à l'affiner. D'abord bridée par un possible désaccord entre deux clarinettes, cette émotion s'est épanchée plus librement lorsque l'instrument de Jean-Claude Madoni s'est exprimé seul: les sons, plus veloutés, ne retenaient plus mes oreilles ni mon attention. Les premiers sons de la flûte ont paru un peu vrillés, voire souffrants, mais ils ont vite retrouvé leur plénitude. Il y a eu une reprise un peu monotone mais la dernière, avant la modulation, a été délicieuse.
    La première mazurka a semblé laborieuse: tout cela manquait de franchise, tant dans l'introduction au violon seul que dans la reprise par les pupitres. La deuxième était, elle, dans le style, avec ce tutti un peu bastringue! Les timbres éclataient dans leur diversité. Quelle joie!
    L'introduction de la valse, au violon, était pleine de pureté. Dommage que le son du violoncelle, à la reprise, se soit répandu si compact, un peu étouffé. Ensuite, le mouvement s'est déployé avec générosité, malgré quelques phrasés un rien trop maniérés. Mais, pour s'achever, la valse est devenue aérienne, élevant l'âme avec le corps.
    La suite s'est révélé brillante et entraînante. La flûte pépiait avec juste ce qu'il faut de chaleur, en laissant s'échapper son souffle. Les violons délicatement charnus détendaient mes tissus. Enfin, l'excitation frivole et très orgasmique des dernières mesures, dans le genre viril, ont achevé de contenter les appétits du corps.

II - Odwieczne Piesni - Mieczyslaw Karlowicz
    Cette musique de Mieczyslaw Karlowicz, inconnue de moi, s'est immédiatement installée dans mon cerveau, au point que les premières secondes ont été préoccupées par un léger regret: un petit silence, après les applaudissements, aurait été bienvenu pour purifier le théâtre intérieur et préparer l'épiphanie spectrale. Bref, j'étais déjà dedans que je n'avais encore rien entendu!
    Une douleur a commencé de s'étirer à loisir. Ce son si pathétique, était-ce l'osmose d'une flûte et d'un basson? Cette musique me tirait vers le bas: non jusqu'aux entrailles de la terre, mais juste au niveau de l'eau, dans un sombre marais. Ah! voici que ça s'éclaire, me suis-je dit juste avant le jaillissement de la Volonté de Puissance... Mon Dieu, c'est à mourir! Je me détourne, c'est noir à nouveau. On se sent aspiré et broyé à la fois. Ensuite, au dessus des violons qui persistent dans le sombre, les bois réapparaissent: ils chantent, donc continuent de vivre, de vouloir vivre... Et puis non! Autant mourir en paix! Dernières notes d'apaisement à la flûte, puis par un autre bois, et l'âme s'envole vers le ciel, portée par les violons.
    J'ai d'abord cru que cela suffisait, que je n'allais pas supporter d'écouter la suite. Mais les puissances à l'oeuvre dans la deuxième partie étaient plus vivifiantes, dans leur élan autant que dans leur substance. L'ange qui s'exprimait est même devenu attentionné, comme le serait un jardinier d'amour, qui contemplerait les âmes croître et s'élever vers leur bonheur. Je me sentais libre, mon coeur éclatait, mes yeux brillaient. Comme pour la première partie, la fin s'est révélée pacifiante, dans le ton émerveillant cette fois-ci.
    La Puissance est réapparue une troisième fois, purifiée désormais. Constructive, plus patiente, elle avançait avec force mais sans détruire. Tous les pupitres travaillaient ensemble au Grand Oeuvre. Cela renforçait l'âme, canalisait sa volonté vers la vie à vivre, à danser.
    Je ne trouve rien à dire à propos des musiciens: je ne les ai pas écoutés. D'un bout à l'autre je n'ai entendu que la musique, j'étais dedans, elle était en moi. L'oeuvre est d'une prégnance hors du commun, scriabinienne. Est-ce parce que cette musique emprunte la voie étroite, à la frontière du corps et de l'âme?

III - Concerto pour piano n°2 en fa mineur op.21 - Chopin
    Les cinq premières minutes du concerto m'ont semblé un peu confuse. Cela s'est ensuite délié et j'ai goûté la façon dont le piano vibrait avec les violoncelles. C'était palpitant de tendresse.
    L'introduction du deuxième mouvement par la piano a été une vraie fontaine d'émotions chaudes, avec des papillons qui, pleins d'amour, venaient me frôler de leurs ailes. C'était si doux! Presque douloureux, cependant, de se laisser ainsi caresser sans pouvoir rien dire. Ensuite la construction thématique a repris ses droits: il faut bien avancer pour continuer. Un déploiement impeccable.
    Durant tout le troisième mouvement, une généreuse danse intérieure est née, a grandi en moi, pour naître encore et encore. Cette fois-ci j'ai été débarqué presque par surprise, encore désireux d'être vigoureusement bercé.

    Les deux bis donnés par le pianiste, exigés par un public enthousiaste, ont confirmé l'impression donnée par l'ensemble de la soirée: Jean-Bernard Pommier, tant comme chef que comme soliste, s'installe d'emblée et se maintient dans le style de ce qu'il doit interpréter; son jeu est un subtil équilibre d'intériorité et de sensualité.

Bruno Masala


Liens:
 - Philharmonie de Lorraine (site officiel, Mairie de Metz)

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© Bruno MASALA, mai 2000.   Motif de la marge: joueur d'aulos, détail d'une coupe attique, Grèce, Vème s. av. J.C. - Musée du Louvre