William AULDécossais, sans doute le plus célèbre écrivain espérantophone de l'après-guerre, tant par son oeuvre originale (poésie, notamment: Humoroj: "humeurs", l'Infana raso: épopée en vers dont le personnage principal est l'humanité en devenir; essais: Pri lingvo kaj aliaj artoj, La fenomeno Esperanto...) que pour ses traductions de l'anglais (notamment les Sonnets de Shakespeare, le Seigneur des Anneaux de Tolkien, le Chien des Baskerville de Conan Doyle etc.) |
Tampere, Finlande, juillet 1995: 80e Congrès Mondial d'Espéranto, l'Association Mondiale d'Espéranto (UEA) a attribué le prix Onisaburo Deguchi (du nom d'un mécène japonais) à William AULD. Ci-dessous, dans une traduction presqu'intégrale, le discours de remerciement de William AULD (traduction française: Bruno Masala). | ||||
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"En recevant ce prix, je ressens à la fois de la fierté et de l'humilité. De temps en temps des gens me posent la question: pourquoi dédiez-vous tant de temps et d'énergie à l'espéranto? Chaque fois j'y réfléchis à nouveau, chaque fois je trouve de nouvelles raisons en abondance.
Un motif d'envergure pour moi, c'est une sorte de loyauté envers cet homme remarquable, le docteur Zamenhof. Parmi tous ceux qui ont proposé des projets de langue internationale, il fut le seul qui traita le problème sérieusement et concrètement. Comparés à lui, tous les autres ne furent et ne sont que des dilettantes, des linguistes du dimanche ou des théoriciens pour qui le problème de la langue internationale est une affaire secondaire, une affaire sans importance en fin de compte. Selon eux, le monde n'a besoin que d'une langue auxiliaire ce qui signifie un code évidemment inférieur aux intangibles et majestueuses langues nationales, et qui ne serait à utiliser que comme dialecte véhiculaire lorsqu'aucune autre solution ne se présente. Une sorte de dernière chance. Il ne leur vient pas à l'esprit qu'une langue, pour être vraiment une langue, a besoin avant tout d'hommes qui non seulement la parlent, mais aussi pensent, ressentent, expérimentent ou aiment avec elle, des hommes pour qui elle est la "deuxième première" langue, même s'il s'en trouve aussi d'autres, qui ne l'utilisent qu'en balbutiant, mais qui l'utilisent cependant. Une telle langue internationale, beaucoup d'hommes n'en veulent pas du tout, et c'est pourquoi ils affirment souvent qu'elle n'existe ni ne peut exister.
Mais dès l'abord Zamenhof a constaté et a senti dans son coeur et son esprit que les langues innombrables dans le monde séparent mais dressent aussi les gens les uns contre les autres; et il s'était fixé comme but de créer une langue réelle, capable d'exprimer, même avec émotion, tout ce qu'expriment les autres langues, parce qu'il croyait fermement en l'existence d'une universalité humaine fondamentale, sur laquelle l'appartenance ethnique vient se greffer comme une superstructure héritée du hasard. Grâce à une langue neutre, fruit du travail des hommes, il est possible de pénétrer cette superstructure et d'atteindre ce qui est commun à tous les hommes.
À cet objectif il a dédié sa vie, sacrifié son confort matériel. Plusieurs fois même il a refusé des sommes d'argent importantes, parce qu'elles constituaient en fait des soudoiements et auraient compromis la crédibilité de notre langue. J'ai dit un jour à mon fils: "L'espéranto a été ma carrière; l'enseignement mon métier". Zamenhof aurait pu dire la même chose de lui-même, avec bien plus de pertinence encore. Il fut un artiste de génie qui se donna à son art avec la persévérance inébranlable dont font preuve de tels génies. ( )
Voilà pourquoi, de toute ma vie, il me fut impossible de trahir cet homme remarquable, dont la clairvoyance, l'obstination, le bonheur et l'humanité naturelle sont profondément admirables tout comme la modestie qui l'animait. À cet homme et à l'espéranto je n'aurais jamais pu tourner le dos.
Je tiens aussi à l'espéranto parce que la cause des espérantistes est juste. Ce que nous prétendons à propos de notre langue est vrai, patent et prouvable. C'est pourquoi ils n'ont cessé de m'agacer, et de me rendre plus obstiné, ceux qui propagent des inexactitudes à propos de l'espéranto. Certains prétendus hommes de sciences, qui traitent l'espéranto de manière antiscientifique, en refusant d'examiner objectivement le phénomène, à propos duquel ils statuent sur fond de préjugés et de suppositions non fondées. Certains hommes politiques, qui nous gouvernent et qui dirigent le monde sans pouvoir se parler directement l'un à l'autre, satisfaits de dépendre de services d'interprétation et de traduction qui coûtent chers et demeurent incertains, satisfaits d'une communication de qualité médiocre. De certains encyclopédistes, qui, le plus souvent, engagent pour la rubrique "Espéranto" des personnes incompétentes pour ce sujet et qui se sentent libres d'affirmer les erreurs les plus fantaisistes. ( ) Face à un tel traitement, je n'ai jamais pu tourner le dos. La cause des espérantistes est juste!
Ce qui me lie encore à la langue espéranto, c'est sa grande expressivité, qu'on n'a pas encore pleinement explorée. L'espéranto me rappelle la langue anglaise du 16e et du 17e siècle, lorsqu'elle était flexible, pleine de couleur et vive, aussi jeune et fraîche que l'espéranto actuel. L'anglais est ma langue maternelle, et je l'aime. C'est justement pour cela que je constate avec grande tristesse sa décadence actuelle, que je ne veux pas analyser ici. Mais pour moi la flexibilité, les couleurs et la vivacité de l'espéranto ont encore bien plus de valeur: sa précision et sa subtilité, inimaginables pour ceux qui n'en ont pas fait l'expérience. À cela, je n'aurais jamais voulu tourner le dos.
Pour finir, j'ai envie de parler de l'amitié. Durant ma vie, je me suis fait bien plus de vrais amis grâce à l'espéranto que grâce à ma langue maternelle. Dans des dizaines de pays à travers le monde vivent des personnes que je suis fier de compter parmi mes amis intimes. Sans l'espéranto un tel phénomène est à peine imaginable. Je pense aussi à un ami américain, avec lequel j'entretiens des relations presque fraternelles: nous avons eu beaucoup d'expériences communes, tristes ou heureuses, et nous nourrissons une parfaite confiance réciproque. Or nous nous sommes rendu compte que si nous parlions l'anglais à la place de l'espéranto, une telle proximité était beaucoup plus difficilement réalisable, voire presque impossible, parce que notre usage respectif de cette langue théoriquement commune comportait de trop nombreux présupposés et stéréotypes ( ) que l'espéranto fait disparaître. Telle est la vigueur de la Langue Internationale, et c'est pour cela que nos pionniers l'appelaient "notre chère langue".
C'est donc d'un coeur débordant que je remercie ceux qui m'ont attribué ce prix. Je suis très touché qu'il porte le nom d'Onisaburo Deguchi, un autre homme remarquable, qui a inspiré un mouvement important et influant. Voici que je me rappelle un court séjour que j'ai fait à Kameoka, et où j'ai pu, moi l'homme sans religion, participer à un office Oomoto, expérience spirituelle qui m'a beaucoup inspiré. ( )
Je suis fier que mes amis espérantistes (samideanoj) me reconnaissent. Mais je ressens en même temps une grande humilité en pensant aux centaines de milliers d'hommes de bonne volonté qui pendant plus d'un siècle se sont dédiés à notre affaire et qui très souvent ont donné beaucoup plus que moi, parfois même leur vie, au nom de ce grand idéal. Humble, et cependant fier d'être parmi eux, aussi modestement que ce soit." William AULD | |||||