De l'erreur comme catégorie esthétique ? |
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version couleurs |
S'il y a une question que pose le XXème siècle pictural, c'est bien
celle de la représentation conçue dans sa possibilité tant
intrinsèque que morale. "Tout est permis" 1. a dit Kandinsky. Dans Le Chef d'oeuvre inconnu 2., Balzac a, pour ainsi dire, prophétisé une modernité qui ne va pas de soit, lorsqu'il fait dire au peintre Frenhofer:
En exprimant explicitement la volonté, qui s'est révélée moderne, de dépasser l'impératif mimétique, Frenhofer incarne une modernité à venir. En témoignent encore ces propos:
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Plus encore que l'importance donnée à la ligne dans l'esprit du
peintre (qui préfigure tant le travail cubiste sur les proportions, que
l'appréhension du réel par le trait chez Matisse), Balzac
mène à son terme la question de la représentation, ainsi
qu'il ressort des dernières pages du récit, où l'on
découvre "la" toile de Frenhofer:
Avec évidence, l'oeuvre informe se pose comme un défi pour une peinture sortie de la norme et ouvre une perspective nouvelle: l'oeuvre finie n'est plus en mesure de montrer tout ce que voit le peintre, l'acte créateur s'intériorise; concrètement, le tableau est néant.
Peut-on voir dans cette fiction le raccourci de l'aventure moderne de la
peinture? Elle en résume effectivement l'orientation. À la suite du
"Tout est permis" kandinskyien, s'instaure une situation où se
font face deux tendances: d'un côté, des artistes croient à
une redéfinition de la peinture hors de tout idéal de
beauté; de l'autre, se fait jour un rituel de la mort de l'art, à
l'instigation de Duchamp. Après le deuxième conflit mondial, ce
face-à-face se mue en éclatement des tendances, et la
représentation et à tel point émoussée, que des
mouvements comme Fluxus ou l'Actionnisme autrichien (Hermann Nitsch, Günther
Brus) vont jusqu'à supprimer l'imago, au profit d'une oeuvre absolument
immanente à sa seule présentation. Ainsi, face à
l'hétérogénéité des points de vue et des
pratiques, face à cette crise de l'identité picturale, doit-on
constater un "syndrome de Frenhofer"?
Sur le plan des concepts, le rapport de l'artiste à sa propre
liberté est d'emblée déterminé par sa manière
de considérer l'interdit. En peinture, l'interdit est tout ce qui,
à titre de faute de goût, c'est-à-dire, de tableau
raté, grossier, sans talent, etc..., s'interpose entre l'artiste et sa
perception. L'interdit détermine donc l'objectivation de la perception en
oeuvre finie. Objectiver c'est rendre l'objet en trois dimensions; et
l'objectivation qui a lieu à chaque instant, pour chacun doit amener une
restitution analogue, mais cette fois dans le cadre d'une représentation
picturale. Or, celle-ci opère un passage de trois à deux dimensions.
L'image fait perdre une dimension à l'objet, la représentation en
est obligatoirement modifiée; on peut même dire que la perte de la
troisième dimension (la profondeur) fausse définitivement le
rapport "objectal" que l'on a d'ordinaire dans le réel. Le
recours à l'imitation, au canon artistique, a précisément
servi de substitut d'une troisième dimension: illusion, perspective,
trompe-l'oeil.
Mais qu'advient-il de ce substitut lorsque l'on renonce à la mimesis ? La
chute de l'idéal du beau laisse-t-elle la place vacante? Tenons qu'elle
porte au grand jour ce rapport (faussé) au réel, qu'est l'imago. Le
tableau ne devient-il pas surface plane, support de lignes et de couleurs?
L'absence de troisième dimension est assumée dès les
premières avant-gardes, elle passe même pour un gage de
liberté supplémentaire. En tant qu'elle est faussée, la
restitution de l'objet est incertaine, inadéquate, inexacte, voire
indéterminée. On constate qu'une telle peinture fait la part de
l'erreur de perception constitutive de l'intervalle qui sépare le
réel de l'image.
Parler d'erreur de perception, c'est postuler l'appartenance de l'erreur au
processus perceptif; mais quelle est sa place dans la problématique de la
perception ? On peut d'ores et déjà soupçonner son
importance, dans la mesure où la liberté du peintre moderne est
essentiellement vécue comme transgression: l'intérêt
philosophique du "Tout est permis" réside-t-il dans un droit
à l'erreur? Si, comme on voudrait le croire, l'erreur tient lieu de
substitut de la troisième dimension en peinture après la chute de
l'impératif mimétique, il devient nécessaire de concevoir
l'erreur comme catégorie esthétique.
Méditer sur cette question c'est alors tenter d'aborder, par l'erreur, une
modernité hétéroclite, sous l'angle du sens. En même
temps qu'elle est un processus, l'erreur doit signifier pour tous, en tant que
concept, dans la mesure où elle ressortit aussi à un discours sur
l'art possible.
Dans la perspective du sens, l'erreur, devenue "perceptive",
peut-elle servir de "concept cohérent" (pour reprendre le mot
de H. Rosenberg) 3. face à l'accusation de "n'importe quoi"
lancée contre l'art et redoublée d'une orientation post-moderne qui
ne va pas de soi?
Tel pourrait bien être l'apport de cette catégorie. Non point
conçue comme faute de goût, ou défaut de fabrication, mais
comme phénomène esthétique (non seulement observable mais
formulable, l'erreur permettrait de réfléchir sur ce qui
sépare la création artistique du "n'importe quoi". Tout est-il réellement permis? Le slogan de Kandinsky pourrait avoir un double sens, et en posant les jalons d'une théorie (comme d'une pratique) de la liberté en peinture, ce pionnier pourrait aussi avoir posé la question des limites de toute pratique picturale. Ne lit-on pas également ceci:
La question des effets pervers de la liberté en peinture est donc contenue dans celle des conditions de possibilité d'une peinture libre: le "n'importe quoi" est le risque.
Une théorie de l'erreur perceptive, en mettant à jour la fonction
créatrice de l'erreur de perception, peut, en quelque sorte,
désigner du doigt la possibilité du "n'importe quoi";
mais elle n'empêche ni n'annule rien. L'erreur, régulatrice du
pouvoir de peindre, n'est porteuse d'aucun interdit. C'est au peintre de savoir
jusqu'où il peut "faire erreur".
Notes:
1. "Tout est permis". Cette phrase d'importance est dans Le
Cavalier Bleu (Der Blaue Reiter), 1912, au chapitre "Sur la question de la
forme". On trouve ce texte dans Regards sur le passé, ed. Hermann,
1974.
2. H. de Balzac, Le Chef-d'oeuvre inconnu, Paris, Garnier-Flammarion.
3. H. Rosenberg (1907 - 1978). Critique et théoricien de l'art.
L'idée d'un "concept cohérent", issue de son ouvrage La
Dé-définition de l'art (ed. J. Chambon, 1992), se rapporte au
projet d'expliquer la modernité artistique. C'est
précisément cette explication qui pose problème, et qui
hante le débat esthétique.
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