Le commencement chez Platon et Husserl

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Problématique - La mutation du cogito - La visée éducative de Platon - Husserl - Commencement et fin

 

I-Problématique   retour

La réminiscence est-elle réductible à une influence de l'Inde sur la pensée grecque? Platon a-t-il retenu pour essentielle la métempsycose? il ne semble pas: Leibniz, dans son Discours (26), fait une lecture de cette théorie qui la libère de ce contexte qu'il qualifie d'erreur. Il résume ainsi la thèse platonicienne: l'esprit « pense déjà confusément à tout ce qu'il pensera distinctement ».

On comprend donc que le discours distinct du philosophe préoccupé d'exactitude comme l'est Platon ( cf Lettre7), soit précédé d'un autre discours, confus, qui aurait avec le précédent les rapports qu'entretiennent doxa et epistémè.

Platon, cherchant la méthode de justification d'un savoir, se pose le problème du commencement en philosophie: le commencement est-il le penser confus? non, car la doxa est le discours qui n'a pas défini son objet. Le commencement est alors l'épistémè , science qui définit ce dont elle parle; ce n'est pas un réel commencement ( il faut attendre la désignation d'un cogito ), mais plutôt une présupposition qui exigerait le confus avant le distinct: savoir serait avoir su ..

Faut-il en déduire que le commencement en philosophie est impossible? Dire oui, c'est admettre que le discours se déroule dans le temps, et que le confus précède le distinct. C'est la conception d'un sujet attaché à son existence; sa vie se déroule dans le temps, ce qui implique que le sujet se familiarise avec les objets, sous un rapport physiologique et psychologique, d'où le penser confus qui est le discours suscité par l'évolution dans l'extériorité.

Ainsi Hegel, dans l' Encyclopédie ( intro, I ), dit que «la philosophie est privée du privilège de présupposer ses objets comme immédiatement donnés par la représentation ». L'immédiatement donné produit la doxa , et le penser distinct, lui étant postérieur, n'a donc pas comme source première l'immédiat. Commencer, c'est dire: à partir de cet endroit, je parle le discours vrai, je donne le sens, et la certitude que je dévoile est apodictique. Comment le philosophe peut-il donner une démonstration du commencement autrement qu'en trouvant le premier mot? Mais comment trouver le premier mot?

 

II-La mutation du cogito   retour

Ici se pose une question: les sophistes, en particulier Protagoras, n'ont -ils pas eu l'intuition d'une résolution du problèmes du commencement? En disant que toutes les opinions contradictoires sur un objet précis empêchent de connaître , Protagoras n'a-t-il pas pris conscience de ce que le moi psychologique n'est pas délivré de sa dimension empirique lorsqu'ilveut connaître, c'est-à-dire fixer un commencement? « Là où il y a danger, là aussi croît ce qui sauve » a dit Hölderlin. Même s'il a cru trouver dans le subjectivisme sceptique la solution au problème, Protagoras a découvert et dénoncé l'insuffisance du moi psychologique. Le pas accompli grâce à cela est que le moi est bien plus que psychologique, car il existe, même privé du monde, de Dieu, des idées éternelles ( mathématiques); « Je suis, j'existe », voilà les mots qui reprennent le flambeau de Protagoras; car si Platon n'a pas su endiguer le scepticisme en concluant à l'impossible commencement pour des raisons politiques, Descartes est devenu sceptique pour pousser le raisonnement jusqu'à sa limite: il ne se peut pas que je ne sois pas.

Comme l'expose Husserl ( Ph. 1ère, I, 4,b ), voilà enfin trouvé le levier d'Archimède qui fonde pour l'éternité la philosophie: le moi transcende sa dimension empirique, la subjectivité est donc aussi transcendantale. Elle est privée de son univers thématique, donc de ses penchants et intérêts (parce que de son corps), et pourtant elle est. La chronologie de la vie, et la logique attachée au moi psychologique sont dépassées. Ce qui importe, ce n'est plus quel discours précède l'autre dans le temps, mais: qu'est-ce qui ne peut pas ne pas exister ?

Ainsi, la question du commencement en philosophie est à nouveau posée, à travers une position provisoirement solipsiste . Ce solipsisme n'est pas psychologique ( rêve de la 1ère Méditation de Descartes ): le je pur fonde . Le commencement est à chercher dans un univers qui a réduit le phénomène à son essence. C'est ce qui explique la filiation de Descartes à Husserl. La phénoménologie transcendantale a pour coeur la question du commencement à partir du cogito . Aussi a-y-elle un rapport avec la problématique platonicienne: elle cherche la méthode, le fondement en vue d'une fin. Comme chez Platon, on trouve chez Husserl une idée téléologique suprême, et Husserl recherche l'objet tel quel. Platon va du nom à l'objet, Husserl veut saisir la chose en soi à travers des concepts descriptifs.

 

III- La visée éducative de Platon   retour

Platon cherchait aussi du côté de l'essence la vérité, mais ce qui lui a posé problème, c'est sa visée éducative: l'éducation , comme constitution d'un homme, est sociale; l'homme éduqué sait se comporter, parce qu'il sait comment savoir. D'où le problème d'une méthode: où se situe le fondement d'une science qui modèlera socialement l'homme? Cest la pierre d'achoppement, pas de commencement possible dans ce domaine, ce qui veut dire qu'il n'y a pas d'universalité de droit du savoir. La perspective transcendantale est exclue. le commencement pour tous étant impossible, ceux qui auront le plus de matériaux préalables pour savoir se comporter en profiteront. Ainsi la conception platonicienne du savoir est-elle incompatible avec celle d'une démocratie. La République est en fait la constitution d'un état fortement hiérarchisé et eugéniste;  la science de la mesure donne les clés du savoir ( Protagoras ): ceci signifie que c'est dans la mathématique que commence l'éducation, d'autre part, que celui qui en saura le plus doit avoir le pouvoir. Or, la science de la mesure, introduisant l'homme dans l'univers qui définit la finalité et la valeur des objets, l'amène à la philosophie, qui est l'instrument de gouvernement de celui qui en sait le plus. Ce qui implique une conscience morale qui découle de la foi en la science de la mesure en accordant aux choses une juste valeur. L'éducation de l'homme le rend philosophe. Cet attachement au groupe et aux problèmes inhérents à une société humaine ne permet pas de trouver un commencement. On pourrait même dire que le platonisme, malgré l'impossible commencement, n'a pas été entravé dans sa marche vers la République . Le commencement est-il le prix à payer pour que le platonisme aboutisse? Y a-t-il une contingence du commencement en philosophie?

 

IV- Husserl   retour

Le mot d'entreprise est commun à Platon et à Husserl. L'évolution de la phénoménologie husserlienne montre que celle-ci fut élevée au statut d'entreprise humanitaire; Le cogito , étant le commencement, ouvre le moi à sa dimension transcendantale. Le moi se constitue ainsi, par l'opération de la réduction phénoménologique. D'autre part, l'extension de la réduction cartésienne à tout domaine, et la mutation du cogito kantien en fonction « je » infinie, font saisir la subjectivité étrangère comme transcendantale également. D'où, je suis une conscience pure parmi d'autres, dans une « communauté de Moi individuels conçus transcendantalement » (Ph. 1ère, III, 3,c ). Cette découverte de l'intersubjectivité transcendantale nous ramène à la question de la communauté développée par Platon: celui-ci n'a pas de commencement; Husserl assume de l'avoir trouvé . Ainsi, se demander si le « non-commencement » n'est pas nocif à la validité du platonisme, c'est se demander si cette philosophie n'est pas précisément rendue impuissante par son « non-commencement », donc si l'entreprise d'Husserl comme système absolument valide pose en échec le platonisme qui, si oui, serait réduit à une méritoire tentative d'endiguer le subjectivisme sceptique des sophistes. Il en irait donc de la valeur du platonisme dans l'histoire de la philosophie.

 

V- Commencement et fin   retour

L'intersubjectivité transcendantale est issue de l'epochè universelle comme extension de l'epochè cartésienne. Universelle, elle détermine la volonté en ce que le moi se scinde pour s'observer et parvient universellement à la conscience morale par réflexivité. La communauté transcendantale est donc une communauté morale. Admettre cela, c'est nier tout subjectivisme psychologique, tout scepticisme. Ainsi naît une raison communautaire à traver la conscience pure. L'entreprise gagne en force parce que la phénoménologie modifie la définition de l'homme: pour Platon, l'homme est un enfant de la terre, son moi est unidimensionnel; d'où l'impossibilité de dépasser les dissemblances. Au contraire, Husserl se fonde sur ces dissemblances. En se scindant en un moi agissant, positionnel, et un moi réfléchissant, existant indépendamment de ses actes, voilà trouvée la part commune à tous, voilà dévoilée une nouvelle dimension de l'universalité. Le dépassement des dissemblances individuelles permet l'entreprise humanitaire: Husserl se pose alors la question du monde vrai et humain, d'une praxis inséparable de la philosophie.

Si le commencement est trouvé, que signifie-t-il? Commencer, c'est trouver un lieu d'où agir. Le commencement signifie que l'homme cesse d'être uniquement animal supérieur. Est-ce à dire que Platon échoue? Certes, le philosophe est roi tant que la communauté transcendantale n'est pas mise à jour. Mais Husserl constitue-t-il alors une entreprise humanitaire valide pour l'avoir développée sur le lieu par excellence qui peut mener l'homme sur le chemin de son humanité?

L'Histoire a contesté ce projet, comme si le commencement avait décidé de la fin. La phénoménologie transcendantale rejoint le platonisme dans la longue liste des programmes et ouvre à des philosophies sans systèmes, comme si la recherche d'une fondation avait mené la philosophie à découvrir dans son commencement l'horizon de son terme, sans pour autant pouvoir se saisir elle-même.

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© Olivier Giroud-Fliegner, nov 1997.